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Le moindre des mondes

Sjón

par sathya

Le 24 Février 2009


Un monde de glace. Une nature omniprésente. Le moindre des mondes. Publié en 2007 en français (en 2005 en Islandais sous le titre Skugga-Baldur) aux éditions Payot & Rivages, Le moindre des mondes est le 5ème roman de Sjón. Cet ouvrage est un voyage dans les vallées gelées de l'Islande le temps d'une chasse aux renards.

Sigurjón Birgir Sigurðsson, de son nom de plume Sjón, nous transporte dans ce roman au cœur des montagnes enneigées de son pays : l'Islande. La culture islandaise nous est peu familière en France ou du moins nous est-elle souvent présentée au travers de la chanteuse Björk. Là encore nous n'échappons pas à la règle puisque Sjón, né en 1962, a été un des paroliers de l'artiste islandaise (sur les chansons "Isobel", "Bachelorette", "Oceania"). Il a collaboré avec Lars Van Trier dans Dancer in the Dark, et plus spécifiquement sur la chanson "I've Seen it All", qui a été nominée en 2001 aux Oscars.

"Soleil des revenants : telle est l'appellation que donnent les poètes à leur amie la lune ; elle ne saurait mieux convenir qu'en cette nuit où sa pâle clarté cendrée baigne la touffe d'arbres sur la pente qui surplombe la ferme de Brekka."

Sjón est donc tout sauf un petit pêcheur d'Islande nous racontant sa vie ! Bien au contraire, en remportant le Grand Prix de littérature du Conseil nordique en 2005, il s'est imposé comme l'un des écrivains nordiques majeurs de la littérature scandinave (au sens large). Reconnaître son talent de romancier peut sembler étrange quand on sait qu'il écrit essentiellement de la poésie (même s'il laisse glisser aussi sa plume pour le théâtre, les bandes dessinées et... le roman). Dans ses romans, la poésie est toujours présente, au détour des phrases, au cœur et entre les mots. Le style est fluide, imagée, mystique par moment, on croirait être en présence d'Odin, Thor et autres divinités scandinaves. Sjón sait nous transmettre toute cette culture islandaise, à la fois germanique et viking, sans tomber dans le piège de la caricature. Car Le moindre des mondes ne fait pas partie de ces livres qui s'apparentent à des guides touristiques pour découvrir un pays « exotique ». On apprend en effet peu de choses d'ordre factuel sur l'Islande.

"Les renardes au pelage roux comme la lande ressemblent tellement à ces rochers étonnamment accueillants. Lorsqu'elles se tapissent auprès d'eux, il n'y a aucun espoir de les distinguer du roc lui-même, oh oui elles se montrent bien plus habiles que leurs blanches cousines dont la silhouette toujours se trahit en dessinant une tâche jaune sur la neige glacée."

L'histoire se déroule en 1883, dans un petit village de la vallée de Dalur, perdu au milieu des glaces. C'est l'hiver. Il est particulièrement rude. Le révérend Baldur Skuggason décide de partir à la chasse aux renards, malgré l'annonce d'une tempête. Les quatre parties du récit mettent en scène quatre personnages : le révérend, Friorik, le botaniste, qui enterre Abba, une jeune fille trisomique qu'il a recueillie, et Halfdan Atlason, « l'idiot du révérend ». Tout oppose le botaniste au révérend. L'un a fait de brillantes études de médecine au Danemark et est sensible à la philosophie humaniste - il a sauvé d'une mort probable la jeune Abba . L'autre est solitaire, cynique, plutôt cruel et sanguinaire. Cette chasse aux renards – qui est l'objet du roman - sera l'occasion pour le botaniste de prendre sa revanche sur le révérend. C'est au travers de passages littéraires assez mystiques que Sjón nous fait rencontrer les deux personnages. Leur duel s'apparentee à une lutte entre des fantômes, comme si c'étaient les vieux démons de chacun qui s'affrontaient, comme si par la métamorphose tout pouvait être possible. Au fil des mésaventures du révérend, la rationalité reste gelée dans les glaces, elle s'efface peu à peu ; le lecteur se laisse prendre au style de l'auteur qui nous promène dans les montagnes de Dalur.

"La renarde ferme les yeux. Et lorsqu'elle les ouvre à nouveau, l'homme est parti. Elle lève la tête. À ce moment-là, le révérend Baldur Skuggason Baldur Fils de l'Ombre, place son doigt sur la gâchette. " On ne peut conclure cette présentation sans évoquer la qualité de la traduction d'Eric Boury. Nous pouvons supposer que ce traducteur a bien respecté la prose de Sjón, tant la poésie reste présente. Quoiqu'il en soit traduire Le moindre des mondes n'est pas aisé. Les mots s'enchainent et glissent tranquillement. Le français se découvre des tonalités nordiques !

sathya

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