CONNEXION

Entre les Murs

par simon

Le 29 Janvier 2009


Dans la première palme d'or française depuis 1987, Laurent Cantet adapte le roman de François Bégaudeau et pose sa caméra dans la salle de français d'un collège parisien du vingtième arrondissement.

Enchaîner Du Côté d'Orouët de Jacques Rozier (coffret DVD chez Potemkine) et Entre les Murs, palme d'or cannoise, provoque une drôle de sensation. A priori, pas grand chose en commun entre les films de vacances doux-amers, les jeunes filles agaçantes et charmantes de Rozier, et la plongée en apnée dans une salle de classe proposée par Entre les Murs.

Pourtant, les deux œuvres partagent une certaine éthique de mise en scène : filmer au plus près des personnages, ou plutôt à la bonne distance ; jouer toujours la scène contre le scénario, l'instant contre la mécanique narrative ; faire oublier la caméra, laisser les acteurs prendre les commandes. Chez Rozier, les sentiments, les péripéties (amoureuses surtout) naissent à partir de rien, sans raison, bourgeonnent naturellement. On a longtemps le sentiment qu'il ne se passe rien, et pourtant à la fin du film, quelque chose est arrivé, les lignes ont bougé, la légèreté s'est teintée d'amertume, sans qu'on puisse déterminer précisément comment.

La comparaison trouve rapidement ses limites : bien sûr, la mise en scène de Laurent Cantet perd en grâce ce qu'elle gagne en naturel. Le naturel, c'est d'ailleurs la première chose qui fascine à la vision du film, et cette fascination se prolonge sans problème pendant les deux heures de projection. A ce niveau de jeu (les acteurs sont tous parfaits), de transparence, de fluidité, le film parait quasiment magique. On objectera : n'aurait-il pas été plus simple de placer une caméra fixe dans une salle de classe et d'en tirer un documentaire ? Où est le cinéma là dedans ? Il est pourtant partout : si l'on ne voit pas la mise en scène c'est qu'elle déploie toute son énergie pour se faire oublier.

Comme le roman dont il est l'adaptation, Entre les Murs tente de recréer artificiellement l'effet de réel : le dispositif cinématographique est exactement l'équivalent du procédé qui consistait dans le livre à retranscrire par écrit le langage oral le plus naturellement possible. Le langage est la grande affaire d'Entre les Murs : qu'il soit langage cinématographique ou littéraire, langage parlé ou langage des corps. Les joutes oratoires opposant ou rapprochant François Marin-Bégaudeau et ses élèves, tour à tour rapport de force et transmission, font office de péripéties. On y découvre que le langage de la salle des profs n'est pas si éloigné de celui de la cours de récré : comme l'explique le professeur de français à ses élèves, tout est affaire de registre. Celui qui maitrise le maniement des différents types de discours (oral, écrit, courant, familier) maitrise la situation ; d'ailleurs, la perte de contrôle du professeur s'incarne précisément dans un écart de langage, quand, mis au pied du mur, il finit par traiter deux élèves de pétasses.

Le problème du film, c'est qu'il perd de sa force à chaque fois qu'il s'essaye à la fiction, dès que le scénario reprend le dessus ; plus exactement dès que le champ de l'action s'éloigne de la salle de classe. Les scènes entre professeurs sont moins intéressantes car délibérément calculées, scénarisées : ainsi, quand la prof annonce sa grossesse juste après la découverte de l'expulsion probable de la mère d'un élève, on sent l'intention et l'écriture, le sens. Cet évènement ne découle pas naturellement du précédent, comme tout ce qui arrive dans la classe ; on comprend ce qu'il veut dire, sa raison d'être, en même temps qu'on y assiste. Les scènes dans la cour de récréation, filmées sans raison comme par l'intermédiaire d'une caméra de surveillance, laissent aussi perplexes ; finalement, le film justifie son titre et se trouve beaucoup plus à l'aise entre les murs de la classe, au plus près de ses personnages, que lorsqu'il prétend s'en détacher pour les observer s'agiter de loin.

Par ailleurs, la posture du refus total de la prise de position finit par amollir un peu le film. Tous les problèmes sont exposés les uns après les autres, plus ou moins subtilement (le débat autorité / laxisme, la nationalité / l'intégration, les expulsions d'enfants, la difficulté du métier des profs), comme une sorte de catalogue des grands débats sur l'école. Un enseignant de technologie s'autorise un pétage de plomb en salle des profs, un élève fait de même en classe. Même si la plupart des discours s'intègrent avec naturel dans le film, tout s'équilibre, dans une sorte de grisaille idéologique un peu décevante. Ne pas prendre parti n'est pas un problème en soi, mais en voulant éviter à tout prix le pamphlet, le film court le risque de verser dans le consensuel. Cantet se sent ainsi obligé de couronner la belle scène finale, où le bilan de fin d'année témoigne que quelque chose s'est transmis, par une sorte d'épilogue qui la dément immédiatement...pour rebondir ensuite sur une partie de football en forme de faux happy end.

Cette relative mollesse, ces quelques accès de faiblesse (François Bégaudeau fumant une clope à la cantine) ressemblent à des accidents de parcours tant le film témoigne la plupart du temps d'une énergie assez incroyable, qui laisse peu de place à la pause, à la contemplation ou au découragement. La caméra ne quitte pas les élèves, les répliques fusent, dans un flux continu de blagues, d'idées, de chahut. Le film est séduisant, on s'attache à ces collégiens turbulents et sympathiques - c'est fait pour, et on compatit aux efforts de leur professeur - c'est aussi cousu de fil blanc.

Il est clair de ce côté là que le film n'a pas grand chose à dire sur l'école, la pédagogie, ou l'apprentissage. Ainsi, les critiques formulées par certains professeurs (voir, par exemple, ici), me semblent hors sujet. Le modèle pédagogique de François Marin, fondé sur l'affectivité et le rapport de force, trouve certainement ses limites, tout séduisant qu'il soit ; le film ne fait pas l'impasse là dessus. Comme le fait remarquer Philippe Meirieu dans l'article ci-dessus, le véritable générateur de l'incident de Souleymane n'est pas l'altercation avec les deux filles de la classe, que le prof traite de pétasse. Au départ de l'incident, il y a la découverte par l'élève que son professeur l'a qualifié au conseil de classe de scolairement limité (là encore, poids des mots, affaire de langage). Aussi, et c'est le contrecoup de la méthode du prof, dès que la relation affective est remise en cause, la logique d'apprentissage aussi. François Marin fait beaucoup d'efforts pour briser la barrière entre lui et les élèves, il n'hésite pas à s'embarquer sur leur territoire linguistique, mais à la moindre perte de contrôle il a recours à sa supériorité du point de vue du langage pour limiter les dégâts.

Et pourtant, même si son comportement ou sa pédagogie ne sont pas réalistes (ou inefficaces), malgré les limites de son système, François Bégaudeau est toujours présenté dans l'interaction, la proposition, le défi. Qu'elle soit possible ou pas, qu'elle donne des résultats ou non, l'idée reste belle ; et finalement, si le film ne prétend rien dire sur l'école, ne raconte pas grand chose, comment expliquer que le dernier plan sur la salle de classe vide provoque quelque chose qui ressemble furieusement à de la mélancolie ?

Après la classe, chacun se sépare : l'écran noir du générique pour le spectateur, et les vacances pour les personnages.. du côté d'Orouët, peut-être...

simon

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